« Dans cette situation de crise le rugby devient vraiment anecdotique et secondaire »

image description

 

Mathieu Abbot, médecin de l’équipe professionnelle depuis 7 saisons, a accepté de faire un point sur la situation actuelle afin de participer à la responsabilisation collective nécessaire pour enrayer cette épidémie. « Restez Chez vous », le confinement et la responsabilisation individuelle sont les seules mesures pour lutter efficacement. Entretien…

 

Mathieu, les mesures prises hier contre la propagation du Coronavirus étaient-elles inévitables ?
Oui, cela faisait un moment que les scientifiques et les médecins appelaient à un confinement strict de la population pour éviter la propagation du virus et donc de cas graves nécessitants des hospitalisations pouvant saturer les hôpitaux et le système de santé. Actuellement 3 régions en France sont sous tension, notamment le grand Est où les services de réanimation ont été débordés en quelques jours. Personne n’a envie que cela soit la même chose dans toutes les régions de France. Paris et le Morbihan sont également des « clusters » identifiés. L’idée est de limiter la diffusion pour absorber les cas graves qui vont continuer d’arriver.

 

L’idée est de mettre « sous cloche » ces Clusters pour éviter que ceux-ci se rependent et envahissent tout le territoire…
C’est exactement ça. Limiter la diffusion le plus possible du virus est la seule façon de combattre, surtout dans les zones très touchées où les cas sont exponentiels et la diffusion est très rapide. Toutes les Régions sont aujourd’hui touchées, il faut responsabiliser tout le monde sur le bien fondé du cloisonnement. Un cas isolé, aujourd’hui, qui ferait n’importe quoi en multipliant ces contacts peut vite devenir un cluster. Il faut vraiment que chaque personne comprenne qu’elle est un risque potentiel de dissémination et de foyer pour cette nouvelle épidémie. Tout le monde doit désormais se responsabiliser et prendre conscience de ses actes. 

 

« Il faut vraiment que chaque personne comprenne qu’elle est un risque potentiel de dissémination et de foyer pour cette nouvelle épidémie. Tout le monde doit désormais se responsabiliser et prendre conscience de ses actes. »


Tu expliquais que les cas hospitalisés en réanimation restaient pour une longue durée ce qui complique encore la situation et met en danger le système de santé…

Oui, pour l’instant nous ne faisons qu’empiler les problèmes. Ce que nous savons actuellement du virus : c’est que les gens sont en contact avec une personne infectée (parfois des porteurs-sains) puis sont asymptomatiques jusqu’à 14 jours. Ensuite, des symptômes « grippaux » apparaissent (toux, courbatures, éventuellement de la fièvre) puis entre le 7ème et le 10ème jour, pour les cas graves seulement, une aggravation apparait avec une détresse respiratoire qui peut être rapide. Ces cas nécessitent une prise en charge en réa et parfois une intubation. Pour faire prendre conscience aux gens, il faut comprendre qu’en date de samedi dernier, aucun patient grave pris en charge à Paris, Strasbourg ou Vannes n’avait encore été extubé. La ventilation mécanique nécessaire pour lutter efficacement contre la maladie est de l’ordre de 15 à 20 jours. C’est très long et si on arrive à saturation, les lits seront occupés durant 3 semaines, que fera-t-on du flux de patients qui continuera d’arriver ? Tout le monde parle de vague, c’est vraiment ça. Tant que les cas ne sont pas graves, ce n’est pas un souci et il faut quand même rappeler que plus de 85% feront des formes bénignes… mais si la population s’étend à l’ensemble des territoires les 10-15% restants vont représenter une masse de malades que le système de soin ne pourra pas prendre en charge. Aucun système de santé ne pourra absorber la proportion de malades comme souhaitait le faire par exemple l’Angleterre. Ils sont partis sur l’hypothèse qu’il fallait laisser diffuser le virus pour immuniser « naturellement » la population… le problème c’est que l’afflux de malades est rapidement ingérable. Personne n’a de meilleures solutions que de limiter la diffusion du virus en réduisant au strict minimum les contacts. Restons chez nous ! 

 

Pour revenir à l’ASM, comment les joueurs ont pris et accepté cette mesure ?
Plutôt très bien. Nous avons été comme tout le monde, nous avons suivi l’évolution des mesures prises au fil de la semaine avant de commencer à évoquer le fait de suspendre les entraînements avant même la directive de la LNR car nous avions bien compris où la situation allait conduire. Les joueurs s’attendaient à cette suspension et nous n’avons fait que leur confirmer la suspension de la compétition et de tous les entrainements et rassemblements. Dans cette situation de crise le rugby devient vraiment anecdotique et secondaire. Ils l’ont très bien compris et respectent les recommandations à la lettre. 

 

Les joueurs ont-ils reçu des plans d’entrainement pour s’entretenir durant cette période encore indéterminée ?
Oui, cela va être mis en place. Pour l’instant, l’activité physique seule est possible ce qui permet à certains de courir mais on leur conseille tout de même d’éviter au maximum les sorties et de s’entretenir de leur domicile. Il est clair qu’ils ne sont plus dans une phase de développement et d’entretien. Nous sommes assez lucides sur le fait que la crise peut durer un certain moment et que le championnat aura des difficultés à reprendre en tout cas dans un format traditionnel. Il faudra de toutes façons quelques semaines de réentraînement après la levée des interdictions avant de penser à rejouer au rugby. A l’heure actuelle, ce n’est ni le sujet, ni la question. 

 

Tu parlais plus haut d’un temps d’incubation pouvant aller jusqu’à 14 jours. Partant de cette hypothèse, une veille sanitaire de l’effectif est-elle assurée au cas où un cas venait à se déclarer au sein de l’effectif de l’ASM afin d’en prévenir l’ensemble. 
Oui, les joueurs ont pour consigne de me contacter, moi ou Rémi Gaulmin qui est également médecin au club, au moindre symptôme. Comme pour l’ensemble de la population, il faut désormais rappeler qu’il ne faut plus solliciter le 15 (Samu) dès le moindre signe mais passer par son médecin traitant en cas de symptômes « non-graves ». Là encore, ce que nous craignons, c’est la surcharge du SAMU et des situations de non-prises en charge de patients faisant des formes graves mais aussi de toutes les autres pathologies urgentes (AVC, Infarctus, accident de voiture, etc..). Si le Samu ne peut pas répondre et assurer la prise en charge, ce sera dramatique. On craint forcément une surmortalité dans ces autres pathologies et il faut absolument limiter cela. Notre rôle à jouer en tant que médecin d’équipe et aussi de tous les médecins de famille sera d’être en première ligne pour tous les cas non graves. C’est un message qu’il faut faire passer. Si vous avez de la fièvre et ou de la toux sans difficulté respiratoire, il faut prévenir le médecin traitant. Si un cas venait à se déclarer dans l’effectif, finalement cela ne changerait pas grand-chose sur la prise en charge puisque la stratégie du confinement revient à considérer tout le monde positif et en quarantaine à l’isolement.

 

« Il faudra de toutes façons quelques semaines de réentraînement après la levée des interdictions avant de penser à rejouer au rugby. A l’heure actuelle, ce n’est ni le sujet, ni la question. »

 

A titre personnel es-tu mobilisable pour aller prêter main forte à l’hôpital si le besoin s’en faisait ressentir ?

Oui, l’hôpital a déclenché le « plan blanc » la semaine dernière. Cela signifie que toutes les équipes qui font de la médecine « non-urgente » doivent se rendre disponibles pour être réquisitionnables quand l’hôpital en aura besoin. Pour l’instant le Puy de Dôme est assez protégé puisqu’il y a, à ce jour, seulement 2 cas graves en réanimation. Même si dans notre département l’urgence n’est pas encore « absolue » nous avons tous dû nous réorganiser pour nous mettre à disposition. Dans le service de médecine du sport et des explorations fonctionnelles (dirigé par le Professeur Martine Duclos) et dans lequel je travaille en dehors de l’ASM, nous avons annuler toutes nos consultations pendant un mois. C’est la même chose dans tous les services de chirurgie non-urgente. L’hôpital se prépare à accueillir le plus de cas possibles. Les salles de réveil se transforment en salle de réanimation, tous les respirateurs sont regroupés et prêts à fonctionner. La réanimation est gonflée à son maximum et se tient prêt à répondre au mieux à la vague qui va arriver à Clermont. Je suis à disposition pour aider, là où il y aura besoin. Je me tiens prêt. 

 

« Tout le monde doit prendre conscience de sa responsabilité dans cette crise sanitaire inédite »

 

Pour finir, j’aimerais que tu rappelles, une nouvelle fois les mesures à respecter pour enrayer la propagation du virus à l’échelle de chacun.

RESTER CHEZ SOI, un collectif de médecins a lancé le #ResteChezToi avant même les mesures de confinement. C’est vraiment la chose la plus importante. Tout le monde doit prendre conscience de sa responsabilité dans cette crise sanitaire inédite et de son rôle dans la propagation du virus. Les déplacements et les contacts doivent absolument être limités au strict minimum, à l’essentiel. Il faut vraiment tout faire pour réduire les contacts de chacun et atténuer cette vague pour qu’elle ne devienne pas un tsunami avec des dégâts humains conséquents. Bien sûr, il faut continuer de se laver les mains, tousser dans son coude… et protéger encore davantage les personnes fragiles (agées et immunodéprimés) mais aussi les femmes enceintes. Si vous pensez avoir été en contact avec une personne malade et que vous pensez développer des symptômes même bénins, on conseille même au sein de la même famille, du même confinement, de limiter les contacts à un mètre, de ne pas manger ou dormir dans la même pièce pour éviter le risque de transmission au sein du même foyer en mettant des mesures barrières. Il faut bien comprendre que le virus n’est pas dans l’air mais dans la salive et ne se véhicule qu’à travers les crachats ou gouttelettes de salive. Avec une distance d’un mètre dans les rares déplacements que les gens vont avoir à effectuer, il ne doit pas y avoir de contamination.
En tant que médecin du sport, il est bon de rappeler que les activités physiques restent possibles sans être en groupe bien sûr, par contre il faut avoir du bon sens et limiter au maximum les risques d’accident dans ces pratiques. Personne ne part faire du sport avec l’idée de finir dans un lit de réanimation mais c’est bien d’avoir en tête que durant cette période que le SAMU et les lits de réanimation seront surchargés et pourraient être dans des situations compliquées pour des prises en charges supplémentaires. Faire du sport, oui et tant que possible à domicile, prendre le moindre risque : non. 

 

 

181113-abbot-home.jpg