Bilan et perspectives après le Symposium autour des commotions cérébrales

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Quelques jours après les riches échanges du premier Symposium consacré aux commotions cérébrales, le Docteur Mathieu Abbot revient sur ces deux journées de débat, les avancées scientifiques, les perspectives mais aussi les passerelles qui permettent aux sportifs de tous niveaux de profiter des protocoles mis en place avec les professionnels. Entretien…

C’est au deuxième étage du CHU Gabriel Montpied de Clermont Ferrand, dans le service de médecine du Sport et des explorations fonctionnelles où il consulte avec une demi-douzaine de ses confrères (parmi eux les docteurs Voisin, Aguado, Gignoux, Deswart présents sur la photo en compagnie de l’infirmière du service Mme Ravel) sous la direction du professeur Martine Duclos, que Mathieu, le médecin des « jaune et bleu » depuis la saison 2013, nous reçoit pour faire un bilan du Symposium où il est intervenu. Au milieu de ce service, en place depuis de nombreuses années, qui accueille des profils allant de Renaud Lavillenie et Romain Bardet aux sportifs beaucoup plus occasionnels souhaitant répondre à toutes sortes de pathologies liées à la pratique sportive, l’endroit est idéal pour comprendre l’intérêt des recherches autour des sportifs de haut niveau dans le but de les extrapoler à l’ensemble des patients et dans un spectre bien plus large que le sport.
 

Mathieu, quelques jours après ce premier Symposium quels sont les premiers retours ?
Ils sont très positifs à la fois sur la qualité du débat scientifique mais aussi sur l’ouverture aux autres fédérations et au monde amateur. C’est la première fois qu’un tel sujet est traité sous cette forme et nous sommes très fiers que le stade Marcel-Michelin ait pu accueillir un évènement de cette dimension.  

Quelles ont été les grandes avancées débattues lors de ce week-end ?
Nous avons, avant tout, pu constater que toutes les Fédérations se posaient les mêmes questions et avaient les mêmes problématiques. Nous avons tous la même difficulté à repérer les commotions, puis à prendre en charge le sportif pour qu’il puisse reprendre la compétition dans de bonnes conditions et surtout en bonne santé.

Où se positionne le Rugby par rapport aux autres sports ?
En Europe, nous sommes plutôt en avance mais si nous nous plaçons au niveau international, je dirais que le Rugby est au même niveau que le Sport US, le Hockey ou le Foot US par exemple. Au niveau européen, de gros efforts ont été faits pour prendre en compte cette pathologie et mettre en place des systèmes de prévention, détection et traitement, dans le Rugby particulièrement.

On imagine que l’ouverture aux autres sports, dans de tels débats, est également très enrichissante…
Oui, on se rend compte que le suivi des sportifs commotionnés peut être très compliqué en fonction de la discipline. En moto, par exemple, au niveau international, les médecins peuvent changer et ne connaissent pas forcément les antériorités des pilotes, c’est très différent d’un sport collectif avec un médecin qui est au quotidien avec ses joueurs. La prise en charge des sportifs est, en fait, assez hétérogène en fonction de la discipline et bien sûr du niveau de pratique. L’objectif est d’arriver à uniformiser cela pour que tout le monde puisse bénéficier du même protocole et aussi du même niveau d’information pour le personnel de santé.

 

 

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La prise de conscience vis-à-vis des commotions est-elle générale aujourd’hui ?
Clairement, les choses ont bien avancé en quelques saisons, même si les sports ne sont pas tous touchés avec la même fréquence (moins de 1% des sportifs touchés au Football par exemple), tous ont conscience de l’importance des travaux autour des commotions et sont impliqués dans les recherches. Toutes les Fédérations, aujourd’hui, sensibilisent les dirigeants et pratiquants afin d’améliorer la prise en charge et sécuriser la pratique des acteurs du monde sportif professionnel et amateur.

A-t-on aujourd’hui suffisamment de données pour établir une augmentation de ces commotions dans le temps ?
C’est difficile de répondre. Une chose est certaine, les commotions sont aujourd’hui mieux détectées qu’elles ne l’étaient il y a quelques années. Une présentation de Didier Retière (DTN Rugby) a montré une évolution du jeu très intéressante. On parle souvent des gabarits qui sont plus denses et plus rapides, mais le jeu a lui aussi énormément évolué. En comparant la finale de la première Coupe du monde de Rugby en 1987 et la dernière en 2015, les temps de jeu ont plus que doublé. Cela signifie qu’il y a donc plus de contacts, plus de plaquages, plus de chocs tout simplement. Le risque a augmenté et forcément le nombre de commotions a suivi cette évolution. Nous avons plus de cas à traiter mais nous connaissons beaucoup mieux cette pathologie, et elle est, comme nous l’avons déjà dit, bien mieux prise en charge.

Le Symposium a également permis de faire intervenir des disciplines moins évidentes pour le grand public comme la nutrition ou la génétique qui sont des nouveaux facteurs identifiés dans la prévention des commotions…
La prise en charge des commotions, comme d’autres pathologies, doit être multidisciplinaire. La nutrition en fait partie comme nous avons pu le constater sur des études présentées lors du Symposium, mais il y a aussi l’évolution des techniques d’imagerie, d’électroencéphalogramme, la connaissance génétique ou l’intelligence artificielle … tout un tas de choses qui contribueront, dans le futur, à une meilleure connaissance des commotions.

Cela veut dire que certaines personnes sont « programmées » pour être plus sujettes ou « à risque » vis-à-vis de cette pathologie….
Exactement, nous savons qu’il n’y a pas deux commotions identiques, comme il n’y a pas deux individus identiques. Tout porte à croire qu’il peut, et qu’il y a très probablement, des profils génétiques qui sont plus sensibles aux commotions que d’autres. Le but sera de les identifier pour en prendre compte et mieux les protéger. Le risque augmente avec les antécédents et la fréquence des commotions ou l’âge des patients, le facteur génétique est une donnée supplémentaire qui va nous permettre, dans les années à venir, de mieux connaitre encore cette pathologie et de protéger encore davantage les populations à risque.

« Manger du  bon gras, favorise la qualité des échanges au niveau des neurones et la protection de l’ensemble »

On a également un peu de mal à comprendre comment ce que nous mangeons peut nous prémunir d’une éventuelle commotion…
Il suffit de comprendre qu’il y a beaucoup de lipides (de gras) dans le cerveau. Ceux-ci constituent une sorte « d’airbag », une couche de protection autour des neurones. La qualité de cette couche influe sur la protection. Pour simplifier, manger du « bon gras, favorise la qualité des échanges au niveau des neurones et la protection de l’ensemble ». « Le bon gras protège le cerveau ! » c’est une notion très importante et ce fut l’une des présentations les plus « spectaculaires » pour les congressistes. Finalement ce sont des choses simples et évidentes qui ont beaucoup interpelé les différentes Fédérations notamment.

« La recherche dans le haut niveau permet d’acquérir des compétences nouvelles, car les sujets sont hors du commun »

Quelles perspectives ouvre ce Symposium ?
Nous avons déjà des applications immédiates, comme l’uniformisation du discours, de la définition et de la prise en charge. C’est un premier axe de travail qui sera mis en place au niveau ministériel et du CNOSF pour développer une prise en charge universelle. Nous avons aussi bien montré que la recherche dans le haut niveau permet d’acquérir des compétences nouvelles, car les sujets sont hors du commun. C’est exactement pareil que la Formule 1 qui pousse les mécaniques à l’extrême et permet de détecter des problématiques qui pourraient ne jamais être visibles sur la voiture de Monsieur tout le monde. Cela permet de comprendre des choses et de faire avancer la Science dans l’intérêt collectif.

Aujourd’hui, quelle est la chronologie d’une commotion au club ?
Le joueur est pris en charge dès sa commotion, il sort du terrain pour une première évaluation, ensuite il est revu 3 heures après le match dans les vestiaires pour une seconde évaluation des symptômes.  48 heures plus tard, il est revu par notre référent régional (un neurochirurgien) pour faire un nouveau point et confirmer ou infirmer cette commotion. Ce met ensuite en place une reprise progressive par paliers (espacés de minimum 24 heures). Il y a 6 paliers, le joueur doit être asymptomatique pour passer de l’un à l’autre et donc peut espérer rejouer après 7 jours. S’il présente des symptômes à un moment, il revient au palier précédent. Le délai est ensuite dépendant de sa faculté de récupération de quelques jours à semaine ou mois… Cela dans le cadre d’une première commotion dans un espace de 12 mois, pour deux commotions, le délai minimum est de 3 semaines, et de 3 mois pour une troisième commotion dans une période de 12 mois.   

Le dosage de la protéine S100 dont nous avons déjà parlé peut-il bloquer un palier ?
Oui, c’est un protocole que nous avons mis en place avec le professeur Sapin, qui dirige le service de Biochimie. Nous mesurons ce dosage à 48 heures après la commotion et nous le comparons à la base-line de notre échantillon de joueurs au repos (qui est fait en début de saison). Nous avons montré, dans l’étude présentée à ce Symposium, que s’il persiste une élévation de cette protéine, cela peut être un indicateur de mauvaise récupération et le joueur est alors bloqué jusqu’à ce que la valeur de base soit retrouvée. Pour revenir sur le terrain, le joueur doit avoir tous les voyants au vert, les voyants cliniques mais aussi les voyants biologiques. Aujourd’hui nous travaillons avec la Protéine S100, mais nous élargissons cette étude à d’autres marqueurs afin de constituer un panel biochimique plus spécifique et adapté à cette pathologie.

 Comment ont évolué les mentalités vis-à-vis de cette pathologie ?
Je crois qu’aujourd’hui tout le monde a compris que le joueur est en danger s’il revient alors qu’il n’a pas récupéré. Tout le monde l’a bien intégré, joueurs, staff, et dirigeants. Nous savons aussi que si le joueur revient trop tôt, son niveau de performance sera diminué et donc cela ne constituera un avantage pour personne.

« Nous parlons beaucoup d’un retour à la compétition mais pour adolescent la problématique principale est « le retour à l’école » avant le retour sur le terrain ! »

Comment toutes les études et les perspectives débattues lors de ce Symposium peuvent être transposables à l’ensemble des sportifs amateurs ?
Justement dans le service de Médecine du Sport où nous nous trouvons actuellement, nous travaillons avec les Urgences pour revoir en post-urgence, tous les patients dans un délai d’une semaine. Cela concerne les commotions mais aussi tous les sportifs blessés. Nous sommes 4 médecins à faire de la traumatologie et nous revoyons systématiquement tous les sportifs blessés passés par les urgences afin de leur apporter notre expertise de la médecine du sport de haut-niveau. En ce qui concerne les commotions, toute l’expérience que nous pouvons avoir avec l’ASM est également proposée à l’ensemble des sportifs amateurs toutes disciplines confondues. Nous mettons en application exactement les mêmes principes que ceux que nous avons développés avec les joueurs de l’ASM, de l’évaluation clinique initiale à l’accompagnement vers une reprise progressive de l’activité. Nous sommes aidés par des kinés qui travaillent pour l’ASM Omnisports et disposent également d’un staff médical large dans cet accompagnement et ont également cette expertise dans le cadre du retour à la compétition. C’est un service que nous développons ensemble pour tous les sportifs régionaux. Nous travaillons également beaucoup sur un « retour à l’école ». Nous parlons beaucoup d’un retour à la compétition mais pour adolescent la problématique principale est « le retour à l’école ». Là aussi, nous réfléchissons à comment former les acteurs du monde scolaire, les staffs pédagogiques pour les sensibiliser aux bonnes pratiques post-commotion. Cela ne sert à rien de noter un élève qui a été commotionné alors qu’il a des difficultés sur des tests simples de mémorisation ou de concentration. L’idée est de chercher à protéger l’adolescent pour lui permettre de revenir dans de bonnes conditions à l’école et de reprendre son cursus pédagogique sereinement. Le retour au sport n’intervient que dans un second temps.

As-tu fréquemment des cas de commotions « hors rugby » ?
Bien sûr et c’est pour cela que la transversalité est importante entre toutes les disciplines. Nous avons récemment eu du Foot, de l’équitation après une chute de cheval, du patinage artistique, du cyclisme, du motocross, tous les sports sont touchés et la prise de conscience est désormais générale dans toutes les Fédérations.

Où se situent aujourd’hui les perspectives d’évolution les plus encourageantes ?
Sur la formation des acteurs du sport amateur pour identifier ces commotions et protéger les sportifs au moment du jeu mais aussi dans la prise en charge de cette pathologie. Il est important qu’un suivi médical se mette en place pour tout le monde, car nous avons eu des exemples récents qui montrent bien que dans certains cas les conséquences peuvent être dramatiques. La première chose à faire est de former et d’informer.