Entretien avec Jean-Marc Lhermet

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Jean-Marc Lhermet, le directeur du développement Rugby de l’ASM Clermont Auvergne, a initié un projet innovant afin de construire un parcours d’enrichissement personnel tout au long de la carrière des joueurs. Une démarche visant à préparer et anticiper la reconversion des joueurs avec l’aide d’un réseau de partenaires de formation, d’entreprises et des anciens de la maison « jaune et bleu » dont le rôle de transmission est un rouage important de cette démarche.

 

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Jean-Marc, pourquoi le club a-t-il décidé d’orienter une partie de son développement dans un périmètre qui sort du pur contexte sportif ?

Je suis persuadé que le rôle du club va au-delà de la performance rugbystique du joueur. L’épanouissement du joueur dans ce qu’il fait aujourd’hui sur le terrain et dans ce qu’il fera demain dans la vie passe par l’acquisition de connaissances et de cultures. Il est fondamental d’envisager le joueur comme un homme et pas comme un pion. Mon activité s’articule sur cette démarche là avec trois populations assez différentes : les jeunes (de l’école du rugby au centre de formation), les joueurs (les meilleurs espoirs et les pros) et les anciens (les joueurs passés par le club et dont le contact doit perdurer au-delà de leur licence). Dans le cadre de cette approche globale de connaissances, préparer les joueurs à l’après est au cœur du projet et de la réflexion. L’ASM est un club pour qui l’éthique et la responsabilité sont des valeurs fondatrices. On ne peut pas accepter la notion de joueurs « Klennex ». Quand un joueur arrive à l’ASM, tout est fait pour qu’il puisse évoluer à ses meilleures capacités aussi bien physiquement, techniquement ou tactiquement mais pas seulement… Notre mission est aussi de l’équiper davantage en termes de connaissances car nous sommes persuadés qu’un joueur intelligent, qui prend des responsabilités et analyse bien les choses, sera encore meilleur. C’est aussi un joueur que nous allons équiper pour le préparer à son avenir, l’accompagner et éventuellement le lancer et le suivre dans son projet.

 

Si on se fait l’avocat du diable on peut se demander ce que ces aspects extra sportifs apportent au club ?

Quel est l’objectif d’un club ? Quand on parle de vision et de valeurs, nous parlons forcément de performance, de formation, de responsabilité et d’éthique. Cela sert à nous définir à savoir qui nous sommes. Nous ne concevons pas aujourd’hui d’aller chercher un joueur pour l’user jusqu’à la couenne et de le laisser tomber dès qu’il ne nous sert plus. Nous essayons de travailler sur un modèle de club ou le joueur n’est pas qu’un pion mais un rouage essentiel d’une unité dont le club assume sa responsabilité et son engagement au sein de son environnement et de son territoire. Depuis quelques années le club est capable d’assumer cela encore davantage car la société ayant évolué de façon exponentielle, son rôle ne fait que se renforcer. Le travail est plus important aujourd’hui car la diversité de nos populations est toujours plus grande et le besoin « social » toujours plus fort.

 

Est-ce que l’engagement du club dans cet accompagnement peut être un avantage ?

Je suis persuadé que cela peut être un atout pour le recrutement du club. Des clubs intéressants sportivement il y en a beaucoup. Certains possèdent une certaine attractivité climatique ou touristique, nous voulons y ajouter une notion de prise en charge du joueur et de sa famille vers un épanouissement qui va plus loin que le rectangle vert.

 

Qu’est-ce que cela engendre concrètement ? Comment s’articule cette prise en charge ?

Tout au long de sa carrière, un joueur doit avoir la possibilité de construire et développer un socle de compétentes sur lequel il pourra s’appuyer plus tard. A Partir de 30 ans, en fonction des qualités personnelles, des atouts et des envies du joueur nous l’aidons à chercher les meilleures voies de sortie et l’amener sur ses 3-4 dernières années de carrière à basculer sur un métier qui conviendra à ses attentes. L’ensemble du staff sportif travaille sur l’intégrité physique et morale du joueur dans cette idée de ne pas en faire un joueur Kleenex que l’on essore tant qu’il est performant mais de gérer sa santé sur le moyen et long terme. Ma responsabilité est, elle, autour de sa culture et sa formation, comment on va construire au fil de sa carrière des connaissances qui en feront un meilleur joueur. On peut citer l’exemple de la communication qui est un champ de compétence qui peut permettre au joueur d’être plus fort en tant que sportif, en tant qu’homme et plus fort, demain, quand il préparera sa reconversion.

 

C’est un peu la poursuite du double-projet prôné dans les centres de formation…

Oui, je n’aime pas trop ce terme de « double projet » car il est assez utopique de mettre les deux voies en parallèle, je préfère l’idée de projet d’épanouissement personnel de 7 à 40 ans. Jusqu’au centre de formation on a bien le projet « académique » et le projet « sportif » que l’on essaye de combiner au mieux mais lorsqu’ils deviennent « pro », l’activité Rugby prend énormément de temps et les joueurs sont très focalisés sur leur carrière. Il est alors difficile de les intéresser à l’ « après » ou de les former sur un socle de compétence. Pourtant nous leur proposons des outils (l’anglais, la communication, etc…) et définissons ensemble des perspectives de développement. Nous avons certains joueurs qui poursuivent ainsi leur formation initiale, par exemple avec l’ESC Clermont en ce qui concerne le commerce ou encore à Marmilhat pour le domaine de l’Agriculture. Les joueurs ont souvent une idée de leur domaine de reconversion sans avoir projet précis. C’est notre rôle de les amener à le construire en se rapprochant de leurs attentes de reconversion.

 

C’est un vaste champ d’action qui demande de l’aide et un réseau…

Effectivement, nous avons la chance de pouvoir compter sur de nombreux partenaires et un territoire à l’écoute de notre demande et des motivations des joueurs. C’est une approche positive qui reçoit un très bon accueil de notre environnement dont nous connaissons les ramifications et la compétence. Avec la cité des Talents chez les plus jeunes, l’ADPS, MGS Reconversion pour les joueurs plus expérimentés, nous pouvons compter sur de très solides partenaires capables d’apporter des solutions concrètes aux joueurs qui sont de plus en plus demandeurs. Nos partenaires et notamment notre association ASM Entreprises en Mêlées sont des acteurs importants de notre projet puisqu’ils accueillent nos joueurs pour les mettre en immersion quelques jours ou quelques semaines dans le monde de l’emploi. Une façon de toucher les problématiques et les challenges du métier pour lequel ils ont choisi de consacrer leur « deuxième » vie. Cela peut les aider à valider ou au contraire de se repositionner vis-à-vis d’un projet.

 

A-t-on déjà des exemples de réussites de reconversion ?

Le projet est tout jeune, il grossit d’année en année mais on peut déjà citer le cas de Flip Van Der Merwe qui a suivi un cursus à l’ESC Clermont avant d’avoir le choix de la reconversion quasi immédiate en regard des compétences qu’il a pu développer sur le terrain mais aussi dans ses dernières années de carrière. Aujourd’hui, il travaille dans les nouvelles technologies autour de l’utilisation de l’hydrogène. C’est une belle réussite tout comme le chemin qu’a pu suivre Benjamin Kayser. Benjamin s’est préoccupé très tôt de son après carrière et l’a remarquablement préparée avec la réussite qui est associée aujourd’hui. Pendant leur carrière, notre rôle est de compléter les qualités spécifiques de rugbyman pour en faire des personnes prêtes à intégrer le marché du travail dans un domaine qui leur plait. Il ne faut pas subir sa reconversion mais en être acteur afin que la vie professionnelle qui va suivre soit le plus épanouissante possible.

 

Tu parlais des anciens, comment interviennent-ils dans ce projet ?

C’est un domaine dans lequel nous devons encore beaucoup progresser. La notion de culture est importante. Les anciens savent mieux que quiconque quel est notre club, quel est le territoire que nous défendons, quelle est cette région dont nous portons les valeurs. Les joueurs seront meilleurs s’ils comprennent que leur maillot n’est pas seulement un bout de tissu coloré pour les différentier de leurs adversaires mais un héritage, un vecteur de transmission. Ce sont les notions d’appartenance et d’identité qui sont très importantes sur le terrain mais aussi dans l’implication du joueur sur son territoire. Le rôle des anciens est majeur là-dedans puisque la transmission doit se faire à travers eux. Ils ont un rôle très important dans notre patrimoine, notre identité, notre culture et nos connaissances.