Journal d’un entraîneur confiné

image description

Préoccupé comme chacun par la situation sanitaire que traverse le pays, Franck Azéma partage ses journées à des occupations bien futiles et éloignées de son quotidien habituel. Le rugby est passé en arrière-plan, comme il le reconnait : « le fil de la saison est perdu et ce n’est franchement pas l’essentiel quand on voit ce qui se passe dans le monde », il ne reste désormais qu’à entretenir le lien qui unit son groupe et ses joueurs aussi bien que possible dans une situation inédite. 

 

En temps normal, Franck Azéma est toujours le premier à franchir la porte du Michelin. A l’aube entre, 5h et 5h30, le coach des « jaune et bleu » arrive bien avant le soleil dans son bureau du Centre d’Entrainement de l’ASM afin de préparer ses séances ou analyser ses adversaires. Depuis une dizaine de jours, le bouleversement est total. « Comme tout le monde, nous nous sommes retrouvés du jour au lendemain face à un grand vide. » Même s’il reconnait prolonger ses nuits de quelques heures « le sommeil est plus difficile, je tourne en rond. » « Il me manque forcément cette adrénaline qui occupe le quotidien de tous les entraîneurs. Je meuble mes journées comme je peux. J’essaye de bricoler un peu, je passe plus de temps avec ma famille, mes enfants. Je profite de ce moment spécial pour profiter d’eux ». L’entraineur des « jaune et bleu » évacue ce manque d’activité « en faisant un peu de home-trainer le matin, quelques pompes et quelques abdos l’après-midi… » Des pansements sur une jambe de bois, sachant pertinemment que ce défouloir physique est bien illusoire face à son « hyper-activité ». 

Du rugby, il ne reste pas grand-chose .... « Ce n’est pas la priorité » confirme-t-il. « On réfléchit tout de même à comment finir le championnat, comment le faire de façon équitable dans le temps qui nous sera imparti…  Honnêtement, nous sommes dans le brouillard le plus complet et, vis-à-vis de la situation actuelle que traverse le pays, cela semble bien secondaire. » Préoccupé par cette épidémie et les conséquences humaines dramatiques qui ne font que se confirmer de jour en jour, le coach clermontois se veut pédagogue « Le plus important, aujourd’hui, est de se montrer exemplaire vis-à-vis de ce que nous demande le gouvernement afin de prendre soin de nos familles et de protéger la population en respectant les consignes sanitaires et de cloisonnement. Restez chez soi est le respect que chacun doit à la population, mais aussi aux médecins, infirmier(e)s, aides-soignants et toutes les autres professions qui sont en première ligne face à cette épidémie. » 

 

« Nous sommes dans le pendant, mais il y aura un après et il faudra tirer des leçons de cette expérience aussi mauvaise soit-elle. »

 

 « Dans mon management, j’ai toujours essayé de valoriser l’homme autant que le joueur et je mesure bien la frustration de l’ensemble du groupe qui est la nôtre actuellement vis-à-vis de la situation. Je suis bien placé pour savoir l’investissement du personnel soignant (NDLR : la femme de Franck est infirmière) et notre impuissance en tant que sportifs pour les aider. La seule façon de le faire est de limiter au maximum nos déplacements et nos contacts pour empêcher le virus de circuler ». Comme beaucoup d’autres sportifs qui ont évoqué la situation, Franck reconnait que « le fil de la saison est perdu ». Même si le staff a mis en place un groupe d’échanges « pour s’encourager les uns les autres, se challenger sur des exercices de préparation physique, partager des informations ou quelques conneries … » le virtuel ne remplace pas le réel et le temps perdu ne se rattrape pas. Tout le monde est dans le même bateau comme Franck a pu s’en rendre compte en échangeant avec d’autres entraineurs du Top 14 comme Pierre Mignoni par exemple. « On navigue à vue, on improvise, tout l’inverse de ce que nous avons l’habitude de faire pour mener nos saisons », analyse le coach auvergnat. Dans le sport, la performance se mesure souvent sur la capacité à anticiper. Ici, personne ne sait encore de quoi sera fait demain. La « reprise » est encore une grande inconnue pourtant, il continue de valoriser et croire en l’investissement de chacun au profit du collectif. « Dans l’autonomie des joueurs et leur prise de responsabilités, il sera intéressant de voir entre nous, mais aussi entre les autres équipes, qui aura été capable d’avoir eu le plus de mental pour minimiser l’impact de cette longue coupure. »

 

En attendant de se projeter sur une éventuelle suite sportive, Franck tâche de prendre du recul sur la situation actuelle. « Nous sommes dans le pendant, mais il y aura un après et il faudra tirer des leçons de cette expérience aussi mauvaise soit-elle à tous les niveaux. Chacun devra se questionner sur sa façon de vivre, sa façon de se déplacer ou de consommer. » Conscient que « le naturel et les habitudes reviendront au fil du temps », il espère que ceux qui vont nous sortir de cette situation ne seront pas oubliés aussi vite qu’ils sont entrés dans le quotidien et les attentes de chacun. Dans ce contexte, le directeur sportif de l’ASM Clermont Auvergne le répète une nouvelle fois, « le rugby est bien secondaire » et n’est plus sur le devant de la scène. Seules ses valeurs de solidarité et de respect doivent aider à la citoyenneté et au civisme qui contribueront à une sortie de crise.